Mot de passe : ce qui protège vraiment un compte

Un mot de passe est un secret de connaissance que le service vérifie sans jamais le conserver en clair : il n'en garde qu'une empreinte salée, calculée par une fonction lente comme Argon2id ou bcrypt. Ce qui le rend solide n'est pas le caractère spécial mais la longueur, avec une cible de 80 bits d'entropie que la CNIL traduit par 12 caractères mêlant quatre types de caractères, ou une phrase de six mots tirés au hasard.

Le service ne stocke pas votre mot de passe, il en garde une empreinte

Lancez `curl -u lucas:secret https://exemple.fr/api` et capturez la requête : l'en-tête envoyé est `Authorization: Basic bHVjYXM6c2VjcmV0`. Ce n'est pas du chiffrement, c'est du base64. Un `echo bHVjYXM6c2VjcmV0 | base64 -d` redonne `lucas:secret` en une seconde. L'authentification HTTP Basic (RFC 7617) ne protège rien par elle-même, c'est TLS qui empêche la lecture sur le réseau.

Côté serveur, un mot de passe correctement géré n'est ni conservé tel quel, ni chiffré : il est haché avec une fonction lente et un sel unique par compte. Argon2id, spécifié par la RFC 9106 (septembre 2021), est le choix par défaut aujourd'hui. bcrypt reste acceptable avec un piège connu : il tronque l'entrée à 72 octets, donc une phrase de passe très longue perd sa fin sans avertissement. PBKDF2 (RFC 8018) et scrypt (RFC 7914) gardent leur place quand la pile technique impose un algorithme certifié.

L'OWASP publie des paramètres chiffrés plutôt que des adjectifs : Argon2id avec 19 Mio de mémoire, 2 itérations et 1 degré de parallélisme, bcrypt à un coût de 10, ou PBKDF2-HMAC-SHA256 à 600 000 itérations. Si une base d'utilisateurs contient encore des empreintes en `$1$`, elles se cassent à la vitesse d'un MD5, soit des milliards de tests par seconde sur une carte graphique grand public.

Préfixe dans /etc/shadowAlgorithmeStatut en 2026
$1$MD5-cryptÀ bannir, cassé
$5$SHA-256-cryptToléré, trop rapide
$6$SHA-512-cryptToléré, défaut de nombreuses distributions
$2y$bcryptCorrect, entrée tronquée à 72 octets
$y$yescryptCorrect, défaut sur Debian 11 et suivantes
$argon2id$Argon2id (RFC 9106)Recommandé

La longueur pèse plus lourd que le caractère spécial

Un mot de passe tiré au hasard parmi les 95 caractères ASCII imprimables vaut log2(95), soit 6,57 bits par caractère. Huit caractères font donc 52 bits, environ 6,6 x 10^15 combinaisons. Sur les benchmarks hashcat publics, une seule RTX 4090 dépasse 10^11 empreintes NTLM par seconde : l'espace complet tombe en moins de dix heures. La même attaque contre du bcrypt, qui plafonne autour de 10^5 tests par seconde sur la même carte, demanderait plus de mille ans. Le mot de passe n'a pas changé, seul l'algorithme de stockage a changé.

D'où le second levier : allonger. Une phrase de passe de six mots tirés au sort dans une liste Diceware de 7 776 mots vaut 6 x 12,9 = 77 bits, autant que douze caractères aléatoires, et elle se retient. Une phrase que vous composez vous-même à partir d'une citation ne vaut presque rien en revanche : les règles de mutation de hashcat (best64.rule et ses variantes) appliquent d'office les substitutions a vers @, e vers 3, la majuscule initiale et le chiffre final. « P@ssw0rd! » est dans tous les dictionnaires depuis quinze ans.

  • Authentification par mot de passe seul : viser 80 bits d'entropie, soit 12 caractères mêlant majuscules, minuscules, chiffres et symboles, ou 14 caractères sans symboles (recommandation CNIL du 21 juillet 2022).
  • Authentification assortie d'un blocage du compte après plusieurs échecs : le seuil descend vers 50 bits, de l'ordre de 8 caractères de quatre types.
  • Comptes à privilèges (root, registrar, hyperviseur, DNS) : 16 caractères aléatoires générés par un gestionnaire, jamais réutilisés ailleurs, et un second facteur obligatoire.

Sur une box, trois mots de passe différents que tout le monde mélange

Le signalement typique : « j'ai changé le mot de passe mais le voisin est toujours connecté ». Neuf fois sur dix, la personne a changé le mot de passe de son espace client chez l'opérateur, qui n'a aucun rapport avec la clé Wi-Fi.

Conséquence pratique : couper l'accès à un intrus impose de changer la clé Wi-Fi puis de forcer la réassociation, les sessions déjà associées restant valides jusque-là. Et si le WPS est actif, la clé ne suffit pas. La structure du code WPS à 8 chiffres, dont les deux moitiés sont vérifiées séparément et dont le dernier chiffre est une somme de contrôle, ramène l'attaque de 10^8 à environ 11 000 essais. Désactivez le WPS avant de renforcer quoi que ce soit d'autre.

  • La clé Wi-Fi (PSK WPA2/WPA3) : 8 à 63 caractères ASCII selon IEEE 802.11i, ou 64 caractères hexadécimaux pour la PSK brute. C'est celle imprimée sous la box.
  • Le mot de passe d'administration de la box, saisi sur 192.168.1.1 ou 192.168.0.1. Sur beaucoup de modèles il vaut encore « admin » ou reprend une portion de la clé Wi-Fi d'usine.
  • Le mot de passe du compte opérateur, qui ouvre la facturation, les options de ligne et parfois le déblocage SIM. Le changer n'a aucun effet sur les deux autres.

Vérifier qu’un mot de passe figure déjà dans une fuite

Le fichier rockyou.txt, extrait d'une fuite de 2009 et livré avec Kali, contient 14 344 392 mots de passe. C'est le premier dictionnaire qu'un attaquant charge, et il tombe encore sur des comptes en production. Avant de juger un mot de passe solide, vérifiez d'abord qu'il n'a pas déjà fuité.

L'API Pwned Passwords le permet sans transmettre le secret, grâce au k-anonymat : vous envoyez les 5 premiers caractères hexadécimaux de l'empreinte SHA-1, le serveur renvoie plusieurs centaines de suffixes accompagnés de leur nombre d'occurrences, et la comparaison se fait chez vous. En une ligne, avec `shasum` sous macOS ou `sha1sum` sous Linux : `p=Motdepasse123; h=$(printf %s "$p" | shasum | cut -c1-40 | tr a-z A-Z); curl -s https://api.pwnedpasswords.com/range/${h:0:5} | grep ${h:5}`

Une ligne renvoyée avec un compteur signifie que l'empreinte figure dans un corpus de plusieurs centaines de millions de mots de passe compromis, et ce mot de passe est à considérer comme public. Aucune sortie signifie seulement qu'il est absent de ce corpus, ce qui ne dit rien de son entropie.

Ce qui a remplacé l’expiration tous les 90 jours

Le NIST a retiré la rotation périodique de ses recommandations dans le SP 800-63B : un mot de passe ne se change que s'il existe un indice de compromission. La raison est observable dans n'importe quel annuaire d'entreprise, le changement trimestriel produit Ete2026!, Automne2026!, Hiver2026!, une suite parfaitement prévisible qu'une règle hashcat génère en quelques secondes.

Le même document demande d'accepter au moins 64 caractères, d'accepter tous les caractères imprimables y compris l'espace, de comparer chaque nouveau mot de passe à une liste de secrets connus, et de limiter les tentatives échouées consécutives à 100 au maximum. Les règles de composition obligatoires (une majuscule, un chiffre, un symbole) y sont explicitement déconseillées : elles réduisent l'espace de recherche au lieu de l'élargir.

Au-dessus du mot de passe, le second facteur change davantage la donne que trois caractères supplémentaires. Le TOTP (RFC 6238) dérive un code à 6 chiffres sur une fenêtre de 30 secondes à partir d'un secret partagé, et il neutralise le bourrage d'identifiants. Le SMS reste le maillon faible, exposé à l'échange de carte SIM. Les passkeys (WebAuthn) suppriment le problème à la racine : plus de secret réutilisable à dérober, la clé privée ne quitte pas l'appareil et la signature est liée au domaine, ce qui casse aussi le phishing.

Questions fréquentes

Faut-il changer son mot de passe tous les trois mois ?

Non, sauf indice de compromission : fuite du service, machine infectée, secret partagé avec quelqu'un qui part. Le NIST a supprimé cette obligation du SP 800-63B parce qu'elle pousse à des variantes incrémentales triviales. Ce qui compte : un mot de passe unique par service, assez long, et vérifié contre les corpus de fuites.

Hachage et chiffrement d’un mot de passe, c’est la même chose ?

Non, et la confusion est fréquente. Le chiffrement est réversible avec une clé, le hachage ne l'est pas : à partir de l'empreinte, on ne peut que tester des candidats. Test pratique : si un service est capable de vous renvoyer votre mot de passe en clair par e-mail, il ne le hache pas, il le stocke de façon réversible. C'est un motif de changement immédiat de ce mot de passe partout où il a été réutilisé.

Un gestionnaire de mots de passe, ce n’est pas mettre tous ses oeufs dans le même panier ?

Si, et le panier est mieux gardé que la mémoire humaine. Un coffre KeePass au format KDBX4 dérive sa clé avec Argon2 et chiffre en AES-256 ou ChaCha20 ; la compromission demande à la fois le fichier et le mot de passe maître. Le risque réellement mesuré sur les comptes compromis reste la réutilisation d'un même mot de passe entre un forum qui fuit et une boîte mail, pas la défaillance du gestionnaire.

Mes 8 caractères avec majuscule, chiffre et symbole suffisent-ils ?

Pour un compte sans blocage après échecs, non : 8 caractères vraiment aléatoires valent environ 52 bits, et l'espace entier se parcourt en moins de dix heures sur une seule carte graphique face à une empreinte rapide de type NTLM ou MD5. S'il s'agit en plus d'un mot du dictionnaire décoré (Soleil2026!), l'attaque ne prend pas dix heures mais quelques secondes.

Le calcul quantique va-t-il casser les mots de passe ?

Pas comme il menace RSA. Contre un hachage, l'algorithme applicable est Grover, qui divise au mieux par deux l'exposant de recherche : 80 bits d'entropie tombent à un coût équivalent à 40 bits, ce qui plaide pour allonger plutôt que pour tout réécrire. Aucun calendrier public fiable ne permet de dater l'arrivée d'une machine capable de le faire à grande échelle.

Testez vos connaissances

Quiz rapide Question 1 sur 3

Comment un service qui gère correctement ses comptes conserve-t-il un mot de passe ?

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