Mot de passe : ce que la machine vérifie vraiment

Un mot de passe est un secret partagé entre vous et un service, qui n’en garde normalement qu’une empreinte produite par une fonction de hachage lente et salée. Sa solidité ne vient ni du point d’exclamation final ni du changement trimestriel, mais du nombre de bits d’entropie contenus dans la façon dont il a été tiré.

Le serveur ne connaît pas votre mot de passe

À l’inscription, le service applique une fonction de hachage à ce que vous tapez, stocke le résultat avec un sel aléatoire, et jette l’original. À chaque connexion il refait le calcul et compare. C’est pour ça qu’un site correct vous propose de réinitialiser un mot de passe oublié et jamais de vous le renvoyer par mail : il ne l’a plus. Recevoir son propre mot de passe en clair dans sa boîte est le signal le plus fiable d’un stockage défaillant.

Toutes les fonctions ne se valent pas. MD5 et SHA-1 sont conçues pour aller vite, ce qui est précisément le défaut que cherche un attaquant. Les fonctions dédiées au stockage (bcrypt, scrypt, Argon2id, retenu en 2015 au terme de la Password Hashing Competition) ajoutent un sel et un coût de calcul réglable. L’OWASP Password Storage Cheat Sheet donne comme réglage plancher pour Argon2id 19 Mio de mémoire, 2 itérations, parallélisme 1, et un facteur de travail d’au moins 10 pour bcrypt. Piège classique de bcrypt : il tronque l’entrée à 72 octets, donc une phrase de passe très longue n’apporte rien au-delà.

Sur un système Linux, le préfixe du deuxième champ de /etc/shadow dit quel algorithme protège le compte. Un `sudo grep root /etc/shadow` suffit à le lire.

PréfixeAlgorithmeOù on le rencontre
$1$MD5 cryptsystèmes anciens, à migrer sans délai
$6$SHA-512 cryptDebian et CentOS des années 2010
$y$yescryptvaleur par défaut sur Debian 11+ et Fedora récents
$2y$bcrypthtpasswd -B, PHP password_hash, la plupart des frameworks web
$argon2id$Argon2idapplications récentes, PASSWORD_ARGON2ID en PHP

L’entropie, la seule mesure qui compte

La force d’un mot de passe se calcule sur la méthode de tirage, pas sur le résultat. La formule tient en une ligne : E = L × log2(N), où L est la longueur et N la taille du jeu de caractères. Huit caractères tirés au hasard parmi les 94 ASCII imprimables valent 52,4 bits. Douze en valent 78,7, soit environ 4,8 × 10^23 combinaisons. Six mots tirés au sort dans la liste Diceware de 7 776 mots valent 77,5 bits, et ça se retient.

Cette arithmétique s’effondre dès que le tirage n’est plus aléatoire. « Bonjour2026! » coche les quatre classes de caractères exigées par beaucoup de formulaires et ne vaut presque rien : hashcat applique au dictionnaire des règles de mutation qui testent d’abord la majuscule initiale, l’année en suffixe et le point d’exclamation final. Une politique qui impose majuscule, minuscule, chiffre et symbole produit surtout des variantes prévisibles du même mot.

Le NIST SP 800-63B est explicite là-dessus : plancher de 8 caractères pour un secret choisi par l’utilisateur, obligation d’accepter au moins 64 caractères, interdiction d’imposer des règles de composition, et comparaison obligatoire avec une liste de mots de passe déjà compromis.

Composition (tirage aléatoire)EspaceEntropie
8 lettres minuscules26^837,6 bits
8 caractères alphanumériques62^847,6 bits
8 caractères ASCII imprimables94^852,4 bits
12 caractères ASCII imprimables94^1278,7 bits
6 mots Diceware7776^677,5 bits
16 caractères ASCII imprimables94^16104,9 bits

Clé Wi-Fi et mot de passe de la box : deux secrets distincts

L’étiquette collée sous votre box porte souvent deux chaînes, et les confondre est une source d’appels au support. La clé Wi-Fi est une WPA2-PSK : elle accepte de 8 à 63 caractères ASCII imprimables, ou 64 chiffres hexadécimaux si vous fournissez directement la clé de 256 bits. WPA2 en dérive la clé maîtresse par PBKDF2-HMAC-SHA1 avec 4 096 itérations et le SSID comme sel. Conséquence concrète : un nom de réseau ultra répandu laissé par défaut permet de réutiliser des tables précalculées, alors qu’un SSID renommé oblige à tout recalculer pour votre seul réseau.

Le mot de passe d’administration, lui, ouvre l’interface web de la box, en général sur 192.168.1.1 ou 192.168.0.1. Il commande la redirection de ports, les serveurs DNS annoncés en DHCP et le filtrage MAC. Le laisser à sa valeur d’usine coûte plus cher qu’une clé Wi-Fi faible : quelqu’un qui a la clé lit votre trafic, quelqu’un qui a l’interface d’admin réoriente tout votre DNS.

WPA3 change la donne sur le premier point. L’échange SAE remplace le PSK à quatre poignées de main et supprime l’attaque hors ligne sur un handshake capturé, celle qui rend une clé WPA2 courte cassable tranquillement, chez soi, des semaines après la capture.

Comment ils tombent, en pratique

L’ordre des attaques suit le rapport coût/résultat, et la force brute pure arrive en dernier. Sur une RTX 4090, les benchmarks publics de hashcat tournent autour de 10^11 empreintes MD5 par seconde ; le même GPU ne teste que quelques milliers de bcrypt à coût 12 dans le même temps. Le choix de la fonction de stockage pèse donc plus lourd que deux caractères supplémentaires.

Vérifier si un mot de passe traîne déjà dans une fuite prend deux commandes, sans jamais l’envoyer nulle part. L’API Pwned Passwords fonctionne par k-anonymat : vous transmettez les cinq premiers caractères de l’empreinte SHA-1, elle renvoie tous les suffixes correspondants et vous cherchez le vôtre localement. Pour « 123456 », l’empreinte est 7C4A8D09CA3762AF61E59520943DC26494F8941B, donc `printf '123456' | shasum -a 1` puis `curl https://api.pwnedpasswords.com/range/7C4A8`, et vous cherchez D09CA3762AF61E59520943DC26494F8941B dans la réponse.

  • Bourrage d’identifiants : on rejoue un couple adresse/mot de passe issu d’une fuite sur cent autres services. Rien à casser, il suffit que vous ayez réutilisé.
  • Dictionnaire avec règles : rockyou.txt et ses dérivés, plus des mutations automatiques. C’est là que meurent les mots de passe « complexes » construits sur un mot réel.
  • Pulvérisation : un seul mot de passe très courant essayé sur des milliers de comptes. La méthode passe sous les verrouillages qui comptent les échecs compte par compte.
  • Interception : HTTP Basic n’est qu’un encodage. `curl -u admin:admin http://192.168.1.1/` émet l’en-tête `Authorization: Basic YWRtaW46YWRtaW4=`, que `base64 --decode` rend en clair. Hors TLS, ce n’est pas un secret, c’est une formalité.
  • Réinitialisation détournée : la question de sécurité et l’accès à la boîte mail contournent le mot de passe sans jamais l’attaquer.

Ce qui tient réellement

Un gestionnaire de mots de passe, un secret unique par service, généré au hasard. `openssl rand -base64 18` produit 24 caractères pour 144 bits d’entropie, ce qui est très au-delà de tout ce qu’un attaquant peut parcourir. Gardez une phrase de passe mémorisée uniquement pour les secrets que vous tapez vraiment à la main : session de l’ordinateur, coffre, clé SSH.

Il reste une limite qu’aucune longueur ne franchit. Un mot de passe de 100 bits saisi sur un faux formulaire est aussi perdu qu’un mot de passe faible, et un code TOTP saisi sur la même page part avec lui. Seules les clés FIDO2/WebAuthn, liées cryptographiquement à l’origine du site, résistent structurellement à l’hameçonnage.

  • Activez une deuxième étape sur la messagerie avant tout le reste : c’est elle qui réinitialise tous les autres comptes. TOTP (RFC 6238, code à 6 chiffres, fenêtre de 30 secondes) au minimum, clé matérielle pour ce qui compte.
  • Ne changez pas par principe. Le NIST déconseille la rotation périodique arbitraire, qui produit surtout des séries du type Ete2026!, Automne2026!. On change sur signal : fuite publiée, doute, appareil perdu.
  • Côté serveur, combinez limitation de débit par IP et par compte, délai croissant et blocage des mots de passe déjà compromis à l’inscription, plutôt qu’un verrouillage sec qui se transforme en déni de service.
  • Méfiez-vous des indicateurs de force colorés : la plupart comptent les classes de caractères, pas l’entropie. Un estimateur sérieux du type zxcvbn tient compte des mots du dictionnaire et des motifs de clavier.

Testez vos connaissances

Quiz rapide Question 1 sur 3

Qu’est-ce qui augmente le plus l’entropie d’un mot de passe ?

Questions fréquentes

Un mot de passe de 8 caractères est-il encore suffisant ?

C’est le plancher du NIST SP 800-63B, pas une cible. Huit caractères tirés vraiment au hasard sur les 94 ASCII imprimables plafonnent à 52 bits, et personne ne tire vraiment au hasard : ce que produit un humain à cette longueur tombe en dictionnaire. Visez 12 caractères aléatoires ou une phrase de passe de 5 à 6 mots tirés au sort.

Faut-il changer ses mots de passe tous les 90 jours ?

Non, et c’est même contre-productif. Le NIST SP 800-63B demande de ne pas imposer de rotation périodique arbitraire, parce qu’elle génère des variantes incrémentales prévisibles et un stock de post-it. Le changement se déclenche sur un événement : fuite du service, appareil compromis, mot de passe partagé avec quelqu’un qui part.

Le gestionnaire intégré au navigateur suffit-il ?

Il vaut infiniment mieux que la réutilisation, et il vérifie souvent les fuites connues. Ses limites : il est lié à un profil et il reste déverrouillé tant que la session l’est, donc quiconque accède à votre machine ouverte accède à tout. Un coffre dédié impose un mot de passe maître distinct et s’exporte proprement si vous changez d’écosystème.

Pourquoi certains sites refusent les mots de passe longs ?

Trois causes possibles. Un champ de base de données dimensionné à l’époque du stockage en clair, la troncature à 72 octets de bcrypt mal gérée, ou un stockage réversible qu’on préfère ne pas voir grossir. Le NIST demande d’accepter au moins 64 caractères ; une limite à 16 est un indice de dette technique côté authentification.

Mon mot de passe a fuité mais il était haché, dois-je le changer ?

Oui. Un hachage lent ralentit l’attaquant, il ne l’arrête pas, et il a désormais tout le temps devant lui hors ligne. Changez-le sur le service concerné et sur tous ceux où vous l’aviez réutilisé, en commençant par la messagerie de récupération.

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