Extensions de navigateur pour la confidentialité
Une extension de confidentialité agit à l'intérieur de l'onglet : elle bloque des requêtes de traçage, cloisonne des cookies, nettoie des URL, perturbe la prise d'empreinte. Elle ne masque ni votre adresse IP ni le trafic qui sort du navigateur, et le niveau d'accès qu'elle réclame sur vos pages en fait aussi un risque à surveiller.
Ce qu’une extension change, et ce qu’elle ne changera pas
Une extension s'exécute dans le navigateur, avec les droits que vous lui avez accordés sur les pages visitées. Elle peut refuser une requête vers un domaine de mesure d'audience, supprimer un cookie tiers avant qu'il ne soit posé, réécrire un en-tête Referer, masquer un bloc du DOM. Tout ce qui ne passe pas par le navigateur lui échappe totalement : le client de messagerie, le mécanisme de mise à jour du système, un client Docker, un jeu, l'application bancaire de votre téléphone.
Votre adresse IP publique, elle, ne bouge pas d'un octet.
C'est la confusion la plus courante, et elle a des conséquences concrètes. Le serveur en face continue de voir l'IP attribuée par votre opérateur, l'horodatage de la requête, la version de TLS négociée et l'ordre des suites de chiffrement. Pour déplacer ce point de sortie, il faut un VPN, un proxy ou Tor. Les extensions étiquetées « VPN gratuit » dans les magasins sont en réalité des proxies HTTPS limités à l'onglet actif, sans couverture du trafic hors navigateur et parfois sans protection contre les fuites DNS.
Le résolveur DNS relève du même malentendu. Il dépend du réglage DNS-over-HTTPS du navigateur (Paramètres, Confidentialité et sécurité, Utiliser un DNS sécurisé sur Chrome ; Paramètres, Vie privée et sécurité, Activer le DNS via HTTPS sur Firefox) ou de la configuration système, jamais d'un module tiers installé par-dessus.
Quatre familles, quatre usages
Derrière les centaines de résultats que renvoie une recherche « privacy » dans un magasin d'extensions, il n'y a que quelques mécanismes réellement distincts. Le reste relève du recyclage de listes publiques, quand ce n'est pas de la collecte déguisée.
Empiler ces quatre familles ne multiplie pas la protection. Deux bloqueurs réseau installés côte à côte s'appliquent en cascade sur la même requête, rendent le diagnostic illisible quand un site casse, et produisent surtout des faux positifs. Un seul bloqueur bien réglé fait le travail des deux.
| Famille | Mécanisme | Exemples | Limite pratique |
|---|---|---|---|
| Blocage réseau | Refuse les requêtes vers les domaines listés (EasyList, EasyPrivacy) | uBlock Origin, uBlock Origin Lite, AdGuard | Dépend de la fraîcheur des listes ; casse parfois un paiement 3-D Secure ou un SSO |
| Cloisonnement | Isole cookies, localStorage et cache par site ou par conteneur | Firefox Multi-Account Containers, Temporary Containers | Les conteneurs n'existent que sur Firefox |
| Anti-empreinte | Perturbe canvas, WebGL, liste de polices, fuseau horaire | CanvasBlocker, JShelter | Un profil trop bruité devient lui-même reconnaissable |
| Hygiène d'URL et de scripts | Retire les paramètres de suivi, bloque les scripts non autorisés | ClearURLs, NoScript | NoScript casse la plupart des sites tant que vous n'avez pas construit vos règles |
Manifest V3 : pourquoi votre bloqueur ne se comporte plus pareil
Jusqu'à Manifest V2, un bloqueur inspectait chaque requête au vol grâce à l'API webRequest en mode bloquant : il voyait l'URL, décidait, puis laissait passer ou non. Manifest V3 remplace ce modèle par declarativeNetRequest, où l'extension déclare ses règles à l'avance et laisse le navigateur les appliquer. Chrome a commencé à désactiver les extensions MV2 sur ses canaux pré-stables en juin 2024, puis sur le canal stable ; la stratégie d'entreprise ExtensionManifestV2Availability, qui permettait de repousser l'échéance, était annoncée comme disponible jusqu'en juin 2025.
Le chiffre à retenir : 30 000.
C'est le nombre de règles statiques que Chrome garantit à une extension MV3 (constante GUARANTEED_MINIMUM_STATIC_RULES), auquel s'ajoute un plafond de 5 000 règles dynamiques. Les jeux de listes que charge uBlock Origin dans sa configuration complète se comptent en centaines de milliers de filtres, cosmétiques compris. D'où l'existence d'uBlock Origin Lite, qui embarque des listes réduites et un mode de filtrage cosmétique limité : ce n'est pas la même extension avec un autre logo, c'est un compromis assumé.
Firefox n'a pas suivi Chrome sur ce point. Son implémentation de Manifest V3 conserve webRequest en mode bloquant, donc uBlock Origin y tourne toujours dans sa version complète. Safari, de son côté, applique ses propres règles de contenu déclaratives depuis longtemps.
- des publicités qui réapparaissent sur les sites à forte régie vidéo
- le sélecteur d'élément qui ne parvient plus à masquer un bloc de façon persistante
- des règles personnalisées refusées silencieusement une fois le quota atteint
- un compteur de requêtes bloquées figé à zéro sur un domaine, tout simplement parce que la permission d'hôte n'a jamais été accordée pour ce site
Le risque principal, c’est l’extension elle-même
Quand Chrome affiche « Lire et modifier toutes vos données sur les sites que vous consultez », il décrit une capacité totale : lecture du DOM après authentification, accès aux cookies de session, interception de ce que vous tapez dans un formulaire, injection de scripts arbitraires. Une extension de 200 Ko dispose ainsi d'une portée sur votre navigation qu'un logiciel malveillant moyen n'obtient pas, et elle se met à jour toute seule, sans nouvelle validation de votre part.
Le vrai scénario d'attaque, c'est le rachat.
Les cas documentés ne manquent pas. Nano Adblocker et Nano Defender ont été vendus en octobre 2020, et du code de collecte est apparu dans la version suivante. The Great Suspender a été retirée du Chrome Web Store en février 2021 après un changement de propriétaire et l'ajout de code non annoncé. Stylish avait déjà été sortie des magasins Chrome et Firefox en 2018 pour transmission de l'historique de navigation. Le code que vous pourriez auditer le jour de l'installation n'est pas celui qui tournera dans six mois.
L'audit tient en une commande. Sur macOS, pour repérer les extensions Chrome qui réclament un accès universel :
grep -rl '"
Sur Linux, remplacez le chemin par ~/.config/google-chrome/Default/Extensions/. Chaque dossier porte l'identifiant de l'extension, celui que vous retrouvez dans chrome://extensions après avoir activé le mode développeur. Pour chacune, ouvrez Détails puis Autorisations du site et basculez sur « Sur clic » : l'extension ne s'active plus que lorsque vous cliquez sur son icône. Un bloqueur perd de son intérêt dans ce mode, un convertisseur de PDF ou un correcteur orthographique n'y perd rien.
En parc géré, la question se règle par stratégie plutôt que par pédagogie : ExtensionInstallBlocklist positionnée sur * et ExtensionInstallAllowlist limitée aux identifiants validés.
Une configuration qui tient, et comment la vérifier
Une base raisonnable pour un poste de travail : un bloqueur unique avec ses listes par défaut plus EasyPrivacy, le DNS-over-HTTPS activé dans le navigateur, les cookies tiers bloqués. Firefox applique la protection totale contre les cookies par défaut depuis 2022, ce qui cloisonne le stockage par site d'origine ; Chrome a renoncé en 2024 à supprimer les cookies tiers par défaut, il faut donc les désactiver à la main dans les paramètres.
Si vous passez par un proxy ou un VPN, traitez le cas WebRTC. L'API expose des candidats ICE qui peuvent révéler votre IP locale et, selon la configuration, l'IP publique réelle sous le tunnel. Sur Firefox, about:webrtc liste les candidats en direct et media.peerconnection.enabled dans about:config coupe l'API, au prix de la visioconférence dans le navigateur. Sur Chrome, la stratégie WebRtcIPHandling réglée sur disable_non_proxied_udp fait le même travail proprement.
Ensuite, mesurez.
Le journal d'uBlock Origin (tableau de bord, onglet Journal) montre requête par requête ce qui est bloqué et par quelle règle : c'est l'outil le plus direct pour comprendre pourquoi un site ne se charge plus. L'onglet Réseau des DevTools, filtré sur les requêtes en échec, donne la même information sans extension. Cover Your Tracks, de l'EFF, teste l'unicité de votre empreinte, à lire comme un indicateur et non comme un score de sécurité : son panel de comparaison n'est pas représentatif de l'ensemble des internautes.
Un détail contre-intuitif pour finir : plus votre configuration est exotique, plus elle est identifiable. Un Firefox à jour avec sa protection renforcée par défaut et un seul bloqueur se fond mieux dans la masse qu'un empilement de six modules anti-empreinte qui répondent chacun de façon originale aux tests de canvas.
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Questions fréquentes
Une extension de confidentialité cache-t-elle mon adresse IP ?
Non. Elle agit sur le contenu des pages et sur les requêtes émises par le navigateur, pas sur la couche réseau. Le site que vous visitez voit toujours l'IP publique attribuée par votre opérateur. Seul un VPN, un proxy ou Tor déplace ce point de sortie, et une extension étiquetée « VPN » n'est qu'un proxy limité à l'onglet.
uBlock Origin fonctionne-t-il encore sur Chrome ?
La version complète repose sur Manifest V2, que Chrome a progressivement désactivé à partir de 2024. Il reste uBlock Origin Lite, écrit pour Manifest V3, qui applique des listes déclaratives dans la limite des quotas du navigateur et propose un filtrage cosmétique réduit. Sur Firefox, qui a conservé webRequest en mode bloquant, la version complète fonctionne toujours.
Faut-il installer plusieurs bloqueurs pour être mieux protégé ?
Non, et c'est souvent contre-productif. Deux bloqueurs réseau traitent la même requête l'un après l'autre, ce qui n'ajoute rien en couverture mais rend impossible de savoir lequel a cassé un formulaire de paiement. Ajoutez plutôt des listes de filtres au bloqueur que vous avez déjà.
La navigation privée remplace-t-elle ces extensions ?
Elle règle un autre problème : elle isole la session et efface cookies, historique et cache à la fermeture de la fenêtre, ce qui protège des autres utilisateurs de la machine. Le traçage réseau continue pendant la session, l'IP reste visible, et Chrome désactive par défaut les extensions en navigation privée tant que vous n'avez pas coché « Autoriser en navigation privée » dans leurs détails.
Comment repérer une extension devenue malveillante ?
Surveillez trois signaux : une extension qui demande de nouvelles permissions lors d'une mise à jour, un changement de développeur dans sa fiche, ou l'apparition de redirections et de résultats sponsorisés inhabituels. Aucun outil grand public ne vérifie de façon fiable ce que fait le code d'une extension à un instant donné, ce qui plaide pour en installer très peu et vérifier leurs permissions de temps en temps.
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