Gestionnaire de mots de passe : coffre chiffré, dérivation de clé et pièges réels
Ce qu’un gestionnaire fait réellement
Ouvrez un fichier .kdbx avec un éditeur hexadécimal : passé l'en-tête, tout est illisible. C'est exactement le principe. L'outil ne range pas vos mots de passe, il range un bloc chiffré en AES-256 (CBC avec HMAC-SHA-256, ou GCM) ou en ChaCha20, et il ne le déchiffre qu'en mémoire, sur votre machine.
Le mot de passe maître ne sert jamais directement de clé. Il traverse une fonction de dérivation volontairement lente, qui transforme un secret court en clé de 256 bits tout en imposant un coût de calcul à chaque tentative. Bitwarden applique 600 000 itérations de PBKDF2-HMAC-SHA256 par défaut depuis la version 2023.2, et propose Argon2id réglé sur 64 Mio de mémoire, 3 passes et un parallélisme de 4. 1Password combine 650 000 itérations PBKDF2 avec une Secret Key de 34 caractères générée localement et jamais transmise. KeePass au format KDBX 4 utilise Argon2, nettement plus coûteux à attaquer sur GPU que l'ancien AES-KDF du format 3.1. Pour référence, l'OWASP Password Storage Cheat Sheet recommande 600 000 itérations en PBKDF2-HMAC-SHA256, 210 000 en SHA-512, et Argon2id à 19 Mio, 2 passes, parallélisme 1 au minimum.
Le serveur, lui, reçoit un condensat d'authentification issu d'une seconde dérivation, pas la clé qui ouvre le coffre. Il vérifie que c'est bien vous sans pouvoir lire quoi que ce soit. On appelle cela une architecture à divulgation nulle, et elle a une conséquence directe qu'il faut accepter avant de commencer : personne ne peut réinitialiser votre mot de passe maître, ni le support, ni vous.
Quatre familles d’outils, quatre modèles de risque
Le choix ne se joue pas sur la liste de fonctionnalités. Il se joue sur l'endroit où vit le fichier chiffré et sur qui peut le voir passer.
Le cas du navigateur mérite une précision technique. Sous Windows, Chrome protège sa base Login Data avec la DPAPI, liée à votre compte utilisateur : tout programme lancé sous cette session peut donc la déchiffrer, ce que font les voleurs d'informations depuis des années. Firefox chiffre logins.json avec une clé stockée dans key4.db, et tant que vous n'avez pas défini de mot de passe principal, cette clé est en clair sur le disque. Activer le mot de passe principal change complètement le calcul.
| Famille | Exemples | Où vit le coffre | Ce que vous gérez | Risque principal |
|---|---|---|---|---|
| Fichier local | KeePassXC, KeePassDX (.kdbx) | Votre disque | Sauvegardes et synchronisation (Syncthing, WebDAV) | Perte du fichier faute de copie |
| Service hébergé | Bitwarden, 1Password, Proton Pass | Serveur du fournisseur | Le mot de passe maître, rien d'autre | Exfiltration des coffres chiffrés chez le fournisseur |
| Auto-hébergé | Vaultwarden, Bitwarden self-host | Votre serveur ou VPS | TLS, correctifs, sauvegardes | Instance exposée et non mise à jour |
| Navigateur | Chrome, Firefox, Safari | Profil du navigateur | Le mot de passe principal, à activer | Malware qui lit le profil de la session |
Le mot de passe maître est le seul secret qui compte
Ce secret doit résister à une attaque hors ligne, celle où l'attaquant détient déjà votre coffre chiffré et essaie des candidats à sa propre vitesse. Pas de limite de tentatives, pas de verrouillage de compte, pas de captcha. Rien ne l'arrête sauf le coût de calcul.
Raisonnez en bits d'entropie. Six mots tirés au sort dans la liste longue de l'EFF (7 776 mots) valent 6 × log2(7776), soit 77,5 bits. Quatre mots seulement tombent à 51,7 bits. Douze caractères vraiment aléatoires pris dans les 94 caractères ASCII imprimables donnent 78,7 bits. Un mot de passe inventé de tête de huit caractères tourne plutôt autour de 30 bits, parce qu'un cerveau humain n'est pas une source aléatoire.
Traduisons en temps d'attaque. Chaque essai PBKDF2 à 600 000 itérations consomme environ 1,2 million de compressions SHA-256 ; une carte graphique de génération récente qui aligne une vingtaine de milliards de SHA-256 par seconde plafonne donc autour de 15 000 essais par seconde. À ce rythme, 30 bits d'entropie tombent en une journée, 51,7 bits demandent quelques milliers d'années sur une carte (donc quelques années sur un parc de mille cartes), et 77 bits sortent du domaine du faisable. Le compte est vite fait : le nombre d'itérations achète du temps, il ne rattrape pas un mot de passe maître médiocre.
Ce qui casse en vrai
Le cas LastPass sert de manuel. Entre août et décembre 2022, un attaquant a exfiltré des sauvegardes de coffres clients. Les identifiants et mots de passe restaient chiffrés, mais les URL des sites enregistrés étaient stockées en clair dans le même fichier : l'attaquant repartait avec la cartographie complète des services de chaque victime, de quoi cibler ensuite les mieux garnis. Et une partie des vieux comptes tournait encore avec 5 000 itérations PBKDF2, loin des 100 100 devenus la valeur par défaut. Deux leçons durables : les métadonnées valent parfois autant que les secrets, et un durcissement de paramètre par défaut ne s'applique pas rétroactivement aux comptes existants.
Le remplissage automatique est l'autre point faible. Bonne nouvelle d'abord : un gestionnaire associe un identifiant à un domaine et refusera de le proposer sur un site d'hameçonnage dont le domaine diffère, ce qui en fait une défense anti-phishing plus fiable que votre vigilance. Mauvaise nouvelle : les règles de correspondance sont configurables. Bitwarden propose Domaine de base, Hôte, Commence par, Expression régulière, Exact et Jamais, avec Domaine de base comme réglage par défaut. Sur un compte sensible, passez en Hôte ou Exact, et coupez le remplissage au chargement de la page.
Ranger les codes TOTP (RFC 6238) dans le même coffre est un arbitrage, pas une évidence. Si le coffre tombe, le second facteur tombe avec, puisque le secret partagé dormait à côté du mot de passe. Pour la banque, la messagerie principale et le registrar de vos domaines, gardez le second facteur ailleurs : application dédiée sur le téléphone, ou clé matérielle FIDO2. Pour cinquante comptes de forums, le confort gagne.
Ne confondez pas trois outils voisins. Un gestionnaire de mots de passe protège des secrets humains. Un gestionnaire de secrets (HashiCorp Vault, AWS Secrets Manager, SOPS) distribue des secrets à des machines, avec rotation automatique et politiques par rôle. Le SSO ne stocke rien du tout : il délègue l'authentification à un fournisseur d'identité. Les trois se complètent et aucun ne remplace les autres.
Restent deux détails opérationnels qui traînent partout. L'export de secours sort en CSV parfaitement lisible : chiffrez-le avec `gpg -c export.csv` ou détruisez-le juste après import, faute de quoi il finira dans un dossier Téléchargements synchronisé vers un cloud. Et le presse-papiers est lisible par n'importe quelle application du poste : KeePassXC le vide au bout de 10 secondes par défaut, la plupart des extensions font de même, vérifiez simplement que l'option n'a pas été désactivée.
Mise en route et vérifications
L'installation tient en une soirée, à condition de traiter les comptes dans le bon ordre.
Quelques commandes qui servent au quotidien, sans passer par l'interface graphique :
Si vous auto-hébergez Vaultwarden, évitez de le publier sur l'Internet ouvert par réflexe. Derrière un reverse proxy portant le certificat TLS, avec une restriction par IP source, ou accessible uniquement via un tunnel WireGuard, la surface d'attaque devient minuscule. Le conteneur écoute sur le port 80 en interne, ce n'est pas à lui de gérer le certificat.
- Choisir un mot de passe maître d'au moins six mots tirés au hasard, le recopier sur papier, le ranger hors du bureau.
- Activer un second facteur sur le compte du gestionnaire lui-même, TOTP ou clé FIDO2, et conserver les codes de secours ailleurs que dans le coffre.
- Importer le trousseau du navigateur, puis le vider : deux sources de vérité, c'est une source de vérité de moins.
- Reprendre d'abord les comptes pivots (messagerie, registrar, banque, fournisseur cloud). Qui prend votre messagerie reprend tout le reste par la case « mot de passe oublié ».
- Régler le verrouillage automatique du coffre : 5 à 15 minutes d'inactivité, plus fermeture à l'extinction de l'écran.
- `keepassxc-cli generate --length 24 --upper --lower --numeric --special` génère un mot de passe en ligne de commande.
- `bw unlock` puis `export BW_SESSION=...` avant `bw generate -ulns --length 24` ou `bw list items --search ovh` pour piloter Bitwarden depuis un script.
- `curl -s https://api.pwnedpasswords.com/range/5BAA6` interroge Pwned Passwords en k-anonymat : vous n'envoyez que les cinq premiers caractères du SHA-1, le service renvoie tous les suffixes correspondants et leur nombre d'occurrences. Le SHA-1 de « password » vaut 5BAA61E4C9B93F3F0682250B6CF8331B7EE68FD8, cherchez donc 1E4C9B93F3F0682250B6CF8331B7EE68FD8 dans la réponse.
Un gestionnaire de mots de passe est un coffre chiffré sur votre poste par une clé dérivée de votre mot de passe maître, si bien que le serveur ne voit jamais que du chiffré. Il génère et remplit des identifiants uniques, ce qui neutralise le bourrage d'identifiants, mais concentre tout le risque sur un seul secret et sur la machine qui le déchiffre.
Questions fréquentes
Mettre tous ses mots de passe au même endroit, ce n’est pas dangereux ?
Si, c'est une concentration de risque, et c'est un échange gagnant. Sans gestionnaire, vous réutilisez, et une seule fuite chez un marchand ouvre votre messagerie par bourrage d'identifiants. Avec, il faut compromettre à la fois le coffre chiffré et un mot de passe maître à haute entropie. Le vrai point d'attention se déplace vers la machine qui déchiffre : un poste infecté voit le coffre déverrouillé exactement comme vous le voyez.
Que se passe-t-il si j’oublie le mot de passe maître ?
Vous perdez le coffre. Dans une architecture à divulgation nulle, le fournisseur n'a pas la clé et ne peut rien restaurer, quelle que soit la preuve d'identité que vous lui apportez. Certains services proposent des garde-fous : contact de confiance et accès d'urgence chez Bitwarden, Emergency Kit imprimable chez 1Password. Mettez-en un en place le jour de l'installation, pas le jour du problème.
Le gestionnaire intégré au navigateur suffit-il ?
Il vaut mieux que la réutilisation, et il ne coûte rien. Ses limites : le coffre reste attaché à un navigateur, le partage et l'audit sont pauvres, et sur Windows la base est déchiffrable par tout processus lancé sous votre session tant qu'aucun mot de passe principal n'est défini. Pour un usage personnel léger, cela passe. Pour des accès professionnels ou des comptes à conséquence financière, prenez un outil dédié.
Faut-il payer pour un gestionnaire correct ?
Non par principe. KeePassXC est libre et gratuit, et le format KDBX 4 se lit avec des clients Android et iOS tiers. Bitwarden inclut la synchronisation multi-appareils dans son offre gratuite. Le payant achète surtout du partage familial ou d'équipe, des rapports d'hygiène et du support. Le chiffrement, lui, ne devient pas plus solide parce que vous payez.
Faut-il changer ses mots de passe tous les trois mois ?
Non. Le NIST a abandonné cette recommandation dans sa publication SP 800-63B : la rotation forcée produit des variations prévisibles du type Ete2025!, Ete2026!. On change un mot de passe sur signal : fuite constatée, poste compromis, départ d'une personne qui le connaissait. Le reste du temps, un mot de passe unique et long n'a aucune raison de bouger.
Les passkeys rendent-elles le gestionnaire inutile ?
Non, elles le déplacent. Une passkey est une paire de clés WebAuthn/FIDO2 dont la partie privée doit bien vivre quelque part : puce du téléphone, clé matérielle, ou justement le gestionnaire, qui devient un dépôt de clés synchronisable. Et les mots de passe classiques ne vont pas disparaître de sitôt : il reste des milliers de services, d'interfaces d'administration et d'équipements réseau qui ne connaissent que le couple identifiant/mot de passe.
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